Vision positive

printemps 2008 

TRANSCANADA

Les défis bien particuliers que doivent relever beaucoup d’hommes et de femmes transgenres rendent ces personnes extrêmement vulnérables, les exposant à la violence, à la maladie mentale, à la toxicomanie, à la pauvreté ainsi qu’à l’infection par le VIH. Un nombre croissant de programmes spécialisés tâchent maintenant de venir en aide à cette population qui constitue un des groupes les plus marginalisés de la société.

par Nora Underwood

IL Y A DE CELA 21 ANS, Christine apprenait qu’elle était séropositive. Mais à cette époque, le VIH n’était qu’un des nombreux problèmes auxquels elle devait faire face dans sa vie. Christine, alors dans la mi-trentaine, vivait dans un corps d’homme — plus précisément, un corps d’homme gai. À l’extérieur de la communauté gaie, on la prenait presque toujours pour une femme.

En 1998, au cours d’un voyage à Atlantic City avec sa mère et quelques amis, Christine est allée aux toilettes du côté des hommes au casino. Le gardien de sécurité lui a signalé qu’elle n’était pas au bon endroit. « Je suis sortie de là en disant : “Je ne peux pas continuer comme ça. Je ne peux pas vivre dans deux mondes à la fois” », raconte-t-elle. Sa famille l’a alors soutenue fermement dans sa décision d’entreprendre une transformation complète pour devenir une femme (même si, dit-elle, « maman avait un peu de mal avec les pronoms »). Maintenant âgée de 55 ans, Christine consacre une partie de son temps à parler en public de sa vie et du VIH.

Les personnes transgenres — ces hommes et ces femmes qui ne s’identifient pas au sexe avec lequel ils sont nés et qui entreprennent à des degrés divers de vivre dans celui auquel ils ont le sentiment d’appartenir — ne sont pas toutes aussi chanceuses que Christine. Même dans des villes comme Toronto, Montréal et Vancouver, beaucoup d’entre elles sont aux prises quotidiennement avec un lot implacable de difficultés bien particulières qui les rendent beaucoup plus vulnérables à la violence, à la maladie mentale, à la toxicomanie, à la pauvreté et à plusieurs autres maux.

Et bien que les statistiques portant spécifiquement sur les questions transgenres soient rares, il semble clair que ces personnes sont plus vulnérables à l’égard de l’infection par le VIH que le reste de la population.

Certaines études américaines suggèrent que, parmi les femmes transgenres, la prévalence du VIH pourrait atteindre jusqu’à 20 % à New York, Chicago et Los Angeles, et jusqu’à 30 % à San Francisco et Washington. Une autre étude, portant sur les travailleuses du sexe transgenres à Atlanta, indique quant à elle un taux astronomique de 68 % pour l’infection au VIH au sein du groupe en question.

Quand on prend le temps de réfléchir un peu à la réalité que vivent de nombreuses personnes transgenres, il y a de quoi être surpris que les chiffres ne soient pas encore plus élevés. Ces personnes constituent au sein de la société l’un des groupes les plus marginalisés qui soient. Souvent rejetées par le sexe auquel elles s’identifient, elles ne sont pas non plus accueillies à bras ouverts par la communauté gaie et lesbienne — qui n’est d’ailleurs pas forcément une communauté dans laquelle ces personnes se reconnaissent.

Selon Anna Travers, directrice du programme destiné à la population LGBTT (lesbiennes, gais, bisexuels, transsexuels et transgenres) du Sherbourne Health Centre, à Toronto, il est important de savoir de quel monde vient la personne transgenre. « Un grand nombre de femmes transgenres sont d’anciens hommes ayant quitté un mariage hétérosexuel, souligne-t-elle. Quand vous avez vécu dans le monde hétéro, que vous changez de sexe tout en restant attiré par les femmes, vous serez d’une certaine manière perçue comme une lesbienne, alors que vous n’avez aucune expérience de la communauté lesbienne et que vous pouvez fort bien ne pas vous y sentir à l’aise. »

Les programmes spécialisés comme celui du Sherbourne Health Centre, qui touche des centaines de personnes transgenres, sont encore peu répandus, mais leur nombre est en croissance au pays. Ces espaces de sécurité, toutefois, restent en grande partie associés à la communauté gaie et lesbienne et sont limités aux trois plus grandes villes canadiennes (voir En route vers la santé).

Rite de passage

En ce qui concerne les rapports de la personne transgenre avec l’ensemble de la société, la réussite de sa transition vers l’autre sexe dépend avant tout de sa capacité de « passer » pour un membre du sexe qu’elle a choisi. Presque tout le reste découle de là. Mais c’est loin d’être facile. Beaucoup de ceux qui réussissent le mieux à « passer » ont subi leur transformation à un âge relativement précoce.

Le fait de ne pas « passer » est souvent très lourd de conséquences pour les transgenres : ils risquent par exemple de se voir exclus d’emblée par des employeurs potentiels. En conséquence, certains d’entre eux se retrouveront sans argent et sans toit. C’est un cercle vicieux, parce qu’une perte de revenu rend d’autant plus difficile la poursuite des étapes médicales — de la prise d’hormones jusqu’à la chirurgie — qui permettent justement à beaucoup de transgenres d’être perçus comme appartenant à leur nouveau sexe. Ne pas « passer » constitue aussi un réel problème dans les refuges et dans la rue, car cela augmente le risque que courent ces personnes d’être victimes de violence. « Il y a comme un effet d’entraînement, dit Christine. Une fois qu’on vous a refusé un emploi et un logement, tout fout le camp. »

Pour toutes sortes de raisons, une importante proportion de femmes transgenres deviennent travailleuses du sexe. Pour certaines, il s’agit d’un moyen d’assurer leur subsistance ou de gagner de l’argent dans le but de payer leur opération. Pour d’autres, c’est un moyen d’échapper à la rue pendant la nuit. D’autres encore choisissent cette voie parce qu’elles y trouvent une forme de valorisation. « Vous éprouvez un merveilleux sentiment de puissance quand on vous a traitée toute votre vie comme un monstre et que vous vous découvrez tout à coup objet de désir », explique Rebecca Hammond, une chercheuse qui travaille présentement à Trans PULSE, un important programme communautaire ayant pour mission de comprendre les difficultés particulières que doivent affronter les personnes transgenres pour accéder aux soins et aux services sociaux. (Pour de plus amples renseignements sur le projet, allez à transpulseproject.ca.)

À partir de leur expérience sur le terrain, beaucoup de ceux qui travaillent auprès de la population transgenre s’accordent pour dire que le taux d’infection par le VIH y est considérablement plus élevé chez les travailleuses du sexe que dans les autres groupes trans. Les raisons de ce phénomène sont complexes. La déficience de l’éducation sur le VIH au sein de la population transgenre joue certainement un rôle. Mais par ailleurs, comme la sollicitation est illégale, les travailleurs du sexe — qu’ils soient ou non trans — sont souvent obligés d’entrer rapidement dans la voiture d’un client pour éviter d’être arrêtés par la police, ce qui ne leur donne guère le loisir de négocier des rapports sexuels protégés.

Pour les groupes d’hommes trans, les enjeux peuvent être quelque peu différents. « Certains d’entre eux sont vulnérables et ont une faible estime de soi », explique Kyle Scanlon, coordonnateur des programmes trans au 519, un centre communautaire LGBT de Toronto. Kyle participe également à l’étude d’un groupe de travail sur les hommes gais, bisexuels et trans, qui consiste à interviewer des hommes trans qui s’identifient comme gais ou bisexuels et qui ont des rapports sexuels avec des hommes. « Ces hommes décrivent combien c’est important pour eux d’être acceptés et désirés en tant qu’hommes et certains sont prêts à consentir à des rapports sexuels non protégés pour y parvenir.L’estime de soi est un des plus importants facteurs qui déterminent si on exigera ou non des rapports sexuels protégés », dit-il.

À la place du conducteur

L’accès aux soins et aux services sociaux est un autre enjeu crucial pour les hommes et les femmes transgenres, qu’ils soient ou non séropositifs. « Les personnes transgenres sont traitées très mal même quand elles consultent pour des problèmes de routine, dit Anna Travers. On leur pose des questions déplacées. Elles ont un mal de gorge et on va les interroger sur leur chirurgie génitale. C’est brutal… »

Grâce au témoignage des nombreux hommes et femmes transgenres qui fréquentent le Sherbourne Health Centre, Anna Travers a appris que beaucoup de fournisseurs de soins et de services sociaux sont « extrêmement ambivalents, parfois hostiles, parfois mal à l’aise, parfois peu sûrs d’eux-mêmes lorsqu’ils travaillent avec des transgenres ». Les expériences pénibles qui en résultent créent une dynamique qui pousse les personnes transgenres à éviter d’avoir recours au système de santé à moins d’être à la dernière extrémité. « Si bien qu’elles ne reçoivent pas d’éducation sur la santé et ne subissent pas les tests et dépistages préventifs normaux. Je suppose qu’il se crée tout un contexte dans lequel elles ont le sentiment de ne pas avoir droit à la santé, ajoute Anna Travers. Lorsque vous vous sentez marginalisé à ce point par le système, ce n’est pas facile de vous y engager avec confiance. »

Trouver un médecin peut constituer un vrai défi. En Ontario, d’après Rebecca Hammond, de nombreuses personnes transgenres se rendent jusqu’à Toronto simplement pour obtenir des soins; à Ottawa, un seul médecin voit des patients transgenres, et il a 70 ans. Mais il y a des moyens d’obtenir de l’aide. Au Québec, l’organisme montréalais Projet 10 tient une base de données sur les médecins, thérapeutes et autres intervenants qui traitent des patients trans. HIV Edmonton tient un répertoire équivalent à l’intention des personnes transgenres vivant en Alberta. En Colombie-Britannique, le Coastal Health Transgender Health Program, à Vancouver, fournit des services à tout homme ou femme transgenre de la province, en donnant la priorité à ceux qui se trouvent dans une situation d’urgence ou de crise, de même qu’à ceux qui sont aux prises avec des obstacles multiples — de nature physique, géographique, linguistique ou autre.

Pour trouver un médecin ouvert à la réalité transgenre, en particulier si on vit dans une petite localité, Kyle Scanlon suggère de s’adresser aux praticiens ayant travaillé auprès des personnes atteintes du VIH/sida ainsi qu’à ceux qui sont membres de la communauté lesbienne, gaie ou bisexuelle. « Peut-être n’auront-ils encore aucune expérience avec les trans, mais ils ont fait la preuve qu’ils plaçaient leurs patients au centre de leur pratique, qu’ils étaient progressistes, et en outre disposés à se documenter pour combler les lacunes de leurs connaissances. »

En cherchant un peu, il est possible de trouver un médecin connaissant bien le VIH, dit Christine, qui est suivie par un excellent spécialiste depuis cinq ans. « J’ai besoin de quelqu’un à qui je peux me confier et qui me traitera comme un être humain, dit-elle. Mon médecin écoute ce que j’ai à dire et il me conseille. » Christine constate qu’alors que ses autres médecins lui disaient quoi faire, son médecin actuel lui présente tout l’éventail des options possibles en la laissant prendre elle-même les décisions. « Si vous êtes séropositif et vous n’aimez pas votre médecin, débarrassez-vous-en », recommande-t-elle.

Que se passe-t-il lorsqu’une personne transgenre devient séropositive? Souvent, ce n’est qu’un problème de plus qui vient allonger une liste déjà très longue de problèmes à surmonter. « Pour bien des gens, dit Rebecca Hammond, compte tenu de toutes les difficultés auxquelles ils doivent faire face, le VIH est le cadet de leurs soucis. »

Malheureusement, on dispose de peu d’information sur la manière dont le VIH et les médicaments anti-VIH peuvent affecter les personnes transgenres en particulier. On sait que certains de ces médicaments interagissent avec les hormones sexuelles féminines que prennent certains hommes devenus femmes pour accentuer leurs changements physiques. Mais, comme le souligne Anna Travers, on a peu étudié les effets à long terme de ces hormones sur les personnes transgenres séronégatives — et donc encore moins sur celles qui sont séropositives.

Pour sa part, Kyle Scanlon estime que de plus en plus de mesures positives sont mises en œuvre pour aider la population transgenre à faire des choix plus sains en matière de style de vie. Le 519 distribue des condoms et du lubrifiant, organise des ateliers et des groupes de soutien sur la réduction des risques dans les pratiques sexuelles. L’organisme a publié, à l’intention des travailleurs du sexe transgenres, un guide de ressources sur le VIH/sida intitulé « The Happy Transsexual Hooker ». Une bonne partie des progrès accomplis sont le fruit des efforts déployés par la communauté trans pour se doter elle-même des services dont elle avait besoin, dit Kyle Scanlon. Il en est résulté une amélioration de l’accès au logement, aux soins et à l’assistance juridique, de même que la création d’un endroit où les jeunes transgenres peuvent se rencontrer et se sentir normaux. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire pour répondre aux besoins de la population transgenre, souligne-t-il. « Le seul fait d’être transgenre représente tout un défi. »

Photographie : Todd Pearson / Digital Vision

En route vers la santé

Organismes canadiens au service de la communauté transgenre

Association des transsexuel(le)s du Québec (ATQ) • 514.254.9038

Projet 10 – organisme jeunesse de Montréal s’adressant aux LGBT ; tient une base de données sur la santé trans. • 514.989.4585

Action Santé Travesties et Transsexuelles du Québec (ASTT(e)Q) chez Cactus Montréal • 514.847.0067

Stella – organisme par et pour les travailleuses du sexe, y compris les travailleuses du sexe transgenres • 514.285.8889

La Coalition des transsexuels et transsexuelles du Québec

Le programme Trans PULSE a constitué une liste impressionnante des ressources offertes un peu partout au Canada.

Albertatrans.org – site Web généraliste couvrant tous les aspects de la réalité transgenre en Alberta.

Sherbourne Health Centre – offre des soins de santé primaires aux personnes LGBT à Toronto. • 416.324.4180 (accès direct aux services LGBT)

The 519 Church Street Community Centre – offre un large éventail de programmes conçus et dirigés par et pour les transgenres. • 416.392.6874

The Youth Project – programme offrant un groupe de soutien destiné aux jeunes trans à Halifax. • 902.429.5429

Transgender Café – groupe de soutien de Winnipeg ouvert à quiconque souhaite explorer des questions liées à l’identité sexuelle. • 204.284.5208

Vancouver Coastal Health Transgender Health Program • 604.734.1514 ou sans frais au 1.866.999.1514

POUR LES FOURNISSEURS DE SERVICES

Programme Trans PULSE • 1.877.54PULSE (547.8573)

TGStation – offre de la formation sur la diversité en matière de genre. • 519.432.2323

Fiche d’information du Center for AIDS Prevention Studies de l’Université de la Californie à San Francisco : « What Are the HIV Prevention Needs of Male-to-Female Transgender Persons (MTFs)? » (les besoins en matière de prévention du VIH propres aux femmes transgenres)

Trans Access Project, The 519 Church Street Community Centre – une équipe trans qui offre des ateliers et de l’assistance en matière de politiques aux fournisseurs de services afin d’augmenter l’accès des personnes trans • 416.392.6878, poste 332

 

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