Vision positive

été 2011 

Art posi+if : L’art du perlage

Ayant vaincu sa dépendance à l’alcool et à la drogue, Ron Horsefall s’est adonné au perlage pour renouer avec sa culture volée.


JE M’APPELLE Mashkiki-waabika-inini (homme de médecine, cercle de pierres), mais on m’appelle couramment Ron Horsefall. Je fais partie de la Première Nation Pasqua de la Saskatchewan. J’ai 45 ans et vis actuellement à Vancouver. J’ai passé mon premier test de dépistage du VIH en décembre 1996, et le résultat fut un diagnostic de sida. À l’époque, je vivais seul dans un hôtel du Downtown Eastside de Vancouver. J’avais le zona et c’est cela qui m’a poussé à aller me faire tester.

Après mon diagnostic, on m’a prescrit des médicaments anti-VIH, dont l’AZT. Pendant à peu près quatre ans, je prenais des médicaments de façon intermittente, ma fidélité au traitement étant meilleure durant les périodes où je ne buvais pas. Ma santé a enfin commencé à s’améliorer quand j’ai arrêté de consommer en 2000. Maintenant je me porte bien; je suis mon traitement, ma charge virale est indétectable et mon compte de CD4 se situe à 400.

Je suis un survivant des pensionnats indiens. J’ai commencé à fréquenter un pensionnat à l’âge de 5 ans, et j’ai subi des abus avant et durant mon temps à l’école. À la fin de cette époque, j’ai voulu m’éloigner de tout ce qui s’était passé là-bas; j’ai découvert que je pouvais le faire en buvant et en prenant de la drogue. Mes dépendances m’ont mené à des endroits sinistres et à une vie caractérisée par des comportements à risque élevé. Je me foutais de moi-même et, ce qui est plus fondamental, je ne m’aimais pas.

Toucher le fond

Grâce au recul, je vois maintenant le VIH comme un cadeau, parce qu’il m’a aidé à toucher le fond. Comme il m’était impossible de gérer mes dépendances et ma santé en même temps, il a fallu que je choisisse : arrêter de consommer ou mourir. Après 23 ans de consommation d’alcool et de drogue, j’ai cherché de l’aide. En plus de me joindre aux Alcooliques Anonymes, j’ai trouvé un conseiller en matière d’alcoolisme et, finalement, un psychologue. Je n’avais rien fait de plus difficile de toute ma vie.

Le VIH et ma consommation de drogue et d’alcool étaient les symptômes de problèmes enracinés plus profondément dans ma vie. Sous la surface, il y avait des problèmes très sérieux — des problèmes que j’ai dû surmonter par la suite. Pour les résoudre, il a fallu que je regarde au fond de moi-même et de ma vie afin que je puisse arrêter de blâmer les autres et de m’apitoyer sur mon sort. J’ai pris conscience des raisons pour lesquelles je consommais et pourquoi j’avais contracté le VIH. C’était un chemin dur à suivre, mais je ne l’ai pas fait tout seul, car j’avais le soutien de beaucoup de personnes merveilleuses. Ce voyage m’a mené de ma tête à mon cœur.

Avec le temps, mon travail intérieur et mon mode de vie plus sain m’ont dirigé vers une place où je pouvais redonner un peu de ce qu’on m’avait donné si généreusement. De 2004 à 2007, j’ai travaillé avec deux organismes autochtones de lutte contre le sida : Healing Our Spirit à Vancouver et le All Nations Hope AIDS Network à Regina, en Saskatchewan. J’ai parlé publiquement de ma vie avec le VIH — je le fais encore à l’occasion — et développé des ateliers à l’intention des personnes autochtones vivant avec le VIH. Cela m’a donné beaucoup de joie d’aider d’autres personnes dans leur cheminement, qu’elles soient séropositives ou pas.

Le système des pensionnats indiens a coupé les liens entre moi, ma culture et ma spiritualité. Je savais que je faisais partie des Premières Nations, mais j’ignorais ce que cela signifiait. Pour guérir, je me suis embarqué pour un autre voyage, cette fois-ci pour reconquérir ma culture et ma spiritualité, c’est-à-dire mon droit de naissance. À mesure que j’en apprenais plus sur mon identité, je me suis intéressé à la danse du shaman (powwow). Comme je voulais faire mes propres costumes, j’ai dû apprendre le perlage. Ainsi a commencé ma vie d’artisan autodidacte. J’ai appris grâce à des livres, à des vidéos et à l’Internet.

La renaissance du Phénix

J’ai toujours été créatif; j’ai suivi des cours d’art à l’école secondaire et à l’université. Pendant de nombreuses années, ma faible estime de soi et ma tendance à me sous-valoriser m’ont empêché de réaliser mon rêve d’être artiste, et j’écoutais trop les gens qui m’affirmaient que c’était trop difficile de percer en tant qu’artiste. Plus important encore, je m’écoutais moi-même quand je disais : « Je ne suis pas assez bon. »

Cependant, plus j’avançais sur mon chemin, plus je me rendais compte que j’étais assez bon et que j’avais du potentiel. Il y a deux ans et demi, j’ai pris un engagement envers mon art et j’ai commencé à vendre des pièces à des foires d’artisanat. Avant cela, je m’étais fait commander des œuvres par des amis et des connaissances. Puis, en septembre 2009, j’ai appris que le Carnegie Community Centre — centre de jour desservant le Downtown Eastside — avait un programme de soutien aux artistes qui était financé par la Vancouver Foundation, la fondation communautaire la plus importante du Canada. J’ai présenté ma demande et, à ma grande surprise, j’ai été sélectionné. Non seulement j’étais très excité, j’avais maintenant aussi des responsabilités par rapport à mon art. J’avais des œuvres à créer et j’étais redevable à quelqu’un d’autre. J’avais des obligations!

Ce projet comprenait une série de contenants circulaires perlés en bois et en métal faisant entre quatre et 18 cm de hauteur. J’ai choisi le nom « Out of the Ashes » (allusion au Phénix qui renaît de ses cendres), pour refléter mon voyage de l’obscurité à la lumière. J’ai dédié mon projet à ma nièce, Lorraine Horsefall, qui est morte du sida en 2006. Comme le programme accorde aux participants l’occasion d’exposer leurs œuvres, j’ai eu ma première expo l’été dernier. Grâce à cette expérience, je peux désormais me qualifier d’artiste, sans réserve.

Pour moi, créer est un processus spirituel, et le résultat est une tapisserie qui révèle ma vie. Quand je m’assois tranquillement pour faire du perlage, mon « moi » me rattrape — des sentiments du passé commencent à affluer et à s’intégrer à chaque pièce que je crée. Je continue de marcher dans et avec la Lumière et à m’épanouir spirituellement, et mon travail s’épanouit avec moi.

Photographie : Tiffany Cooper