Vision positive

été 2011 

Profil : Espoir et dignité

Pour Peggy Frank, de Victoria, le VIH n’a pas le pouvoir de diminuer ces valeurs fondamentales. Au contraire, ce sont des valeurs qu’elle incarne depuis plus de 20 ans, autant dans sa vie que dans celle de ses consœurs et confrères africains.


EN 1987, j’avais 33 ans et j’étais étudiante de deuxième cycle à l’Université Simon Fraser, à Vancouver. Sous l’égide de l’organisme caritatif de développement international Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC), je suis partie au Zimbabwe, pays autrefois connu comme le « bijou de l’Afrique » en raison de ses politiques sociales et de son économie prospère à l’époque. Même la terre de ce pays dégageait la chaleur, son ciel était azur et tous les chemins semblaient mener vers une nouvelle expérience.

J’ai vu dans ce pays, indépendant depuis sept ans, les enjeux complexes du développement : ici, les besoins humains en logement, en éducation et en emplois s’ajoutaient aux nombreux problèmes d’une population rurale appauvrie par le colonialisme. L’ambiance optimiste et l’excitation générale des habitants m’ont séduite et je suis restée là-bas après le départ des autres étudiants pour le Canada. J’avais l’intention d’étudier les stratégies d’exploitation des terres agricoles de la vallée du Zambèze, région idyllique située dans le nord du pays.

Pendant cinq mois, je me suis promenée dans le nord du Zimbabwe : j’ai voyagé en bateau avec mon amoureux zimbabwéen sur les lacs plein de parasites et de crocodiles et j’ai dansé au rythme des tam-tams africains. J’ai eu la chance d’aider une jeune mère tonga à accoucher dans un bateau lors de mon séjour dans la région du Lac Kariba et je me suis même presque étouffée en mangeant des tripes de chèvre pendant une assemblée concernant la réalité des communautés rurales. Partout j’ai profité de l’hospitalité africaine, même à l’Université du Zimbabwe, où les professeurs m’ont chaleureusement accueillie, m’assurant que ma recherche était nécessaire.

À mon retour au Canada, je me suis fait tester pour « tout ». Lorsque mon médecin m’a annoncé mon nouveau « statut » au téléphone, je me trouvais dans le salon étudiant de l’université et j’ai éprouvé un choc immense. En raccrochant, j’ai vu s’évanouir tous mes espoirs d’une carrière en développement. Je suis rentrée chez moi en autobus et je me suis effondrée dans mon lit en attendant la mort.

Mais je ne suis pas morte. J’ai demandé de l’assistance et ce sont les groupes de soutien VIH à Vancouver qui m’ont aidée à me remettre sur pied. J’ai écouté les histoires courageuses et sans précédent de mes pairs, et avec eux, j’ai fait, chaque année, le deuil de nos amis et êtres chers. Ensemble, on a marché en silence dans les rues de Vancouver pour la Journée mondiale du sida en 1988, endurant la haine des gens qui nous crachaient dessus et nous criaient des injures.

Quelques années plus tard, je me suis présentée sans avocat devant la Cour canadienne de l’impôt pour plaider la déductibilité des coûts des vitamines et suppléments comme une dépense médicale nécessaire pour ma survie. Pour ma cause, je revendiquais également la déductibilité des coûts de mes séances de toucher thérapeutique, une technique de guérison qui permet la mobilisation des forces internes, pour ses effets bénéfiques sur les symptômes physiques et affectifs du VIH. La Cour a statué en ma faveur, et depuis lors, les personnes atteintes du VIH au Canada ont le droit de déduire ces coûts médicaux dans leur déclaration d’impôt.

Après cette victoire en cour, je me suis réengagée dans la vie communautaire active. Je jouais au soccer et je faisais de la course; j’ai construit la maison de mes rêves sur l’île côtière de Saltspring en Colombie-Britannique. Je travaillais bénévolement pour les causes africaines et, pendant cette période, je me suis impliquée dans des causes de développement durable, de revendications territoriales et de planification stratégique communautaire.

UN JOUR, EN 1989, en prenant le traversier vers Vancouver, j’ai rencontré Dave, un homme formidable qui m’a invitée chez lui pour souper, me promettant une tarte faite maison en dessert. Je n’oublierai jamais notre premier baiser, qui a été interrompu par le dévoilement de mon statut séropositif. Il m’a répondu : « J’ai deux choix : je peux partir maintenant et ne jamais apprendre à te connaître ou je peux t’aimer pour le temps qu’on passera ensemble. Laisse-moi t’embrasser ».

Dave avait un avion à décollage court, avec des skis qui lui permettaient d’atterrir sur la neige et la glace. Il venait également d’acheter une petite ferme à côté d’une piste d’atterrissage en herbe. Il adorait les aventures, et en avion, les aventures sont particulièrement magiques! On a atterri sur des plages éloignées de tout, et sur des glaciers anciens. Une fois, en hiver, on a fait un voyage en avion de l’île de Saltspring jusqu’à Miami, évitant les vents de la force d’un ouragan qui nous bousculaient tout au long du trajet.

C’était une vie parfaite jusqu’à ce que le VIH commence à assombrir ma vie. Au début, le virus m’a privée de mon énergie, et par la suite, j’ai perdu la capacité de pratiquer mes loisirs. Il m’a ensuite privée de mon travail et de mon estime de soi. Je n’avais même pas l’énergie d’écrire, de peindre ou de dessiner. On m’a dit qu’il ne me restait plus beaucoup de temps à vivre : en 1994, je suis passée aux soins palliatifs et on m’a alors encouragée à aller mourir dignement à la maison.

Dave est resté optimiste, m’assurant que j’allais surmonter la maladie. Pour ma part, je n’en étais pas si certaine. On a planifié une aventure que nous croyions être notre dernière. À cette époque, les personnes séropositives n’avaient toujours pas le droit de traverser la frontière américaine. Malgré tout, on est parti à Los Angeles pour nous rendre jusqu’au Belize. Nous formions un drôle de duo : une femme malade en chaise roulante accompagnée d’un homme en pleine santé.

Notre destination finale était un petit refuge sur un archipel de corail de moins d’un mille de long. Peu de temps auparavant, l’île, presque déserte, avait été dévastée par un ouragan. La simplicité totale de la vie sur cette île, avec le lait de coco et la magnifique plongée libre, m’ont émerveillée et mis du baume à l’âme. Au bout de deux semaines, je nageais jusqu’à un mille pour voir les pieuvres, les langoustines et les poissons-grenouilles. Tel le phénix, je renaissais de mes cendres.

De retour chez moi sur l’île de Saltspring, mon rétablissement s’est poursuivi. Dave et moi avons passé deux autres belles années ensemble, jusqu’à ce qu’il soit victime d’un accident mortel au travail en mai 1997. Je me suis demandée pourquoi, moi malade, je continuais à vivre tandis que, lui alors en pleine santé, était mort. Je me suis efforcée de comprendre la vie et la mort. Je lisais, j’écrivais de la poésie, j’ai appris à sculpter et j’ai assisté à des ateliers sur le deuil et le chagrin. Pendant tout ce temps, je me suis fiée au toucher thérapeutique pour garder le moral et surmonter les difficultés. (Depuis, je suis devenue praticienne en toucher thérapeutique et donne toujours des ateliers sur ce sujet).

LES SOUVENIRS NOSTALGIQUES de l’heureuse période que j’ai passée au Zimbabwe me sont revenus à l’esprit lorsque j’écoutais des nouvelles un jour sur la folie de leur gouvernement actuel. Au début des années 2000, le « bijou » avait perdu son lustre à cause des conflits sur la réforme des terres agricoles; à ceci s’ajoutaient les problèmes de la sécheresse et, d’après moi, de la corruption et de la cupidité des chefs du pays.

Tous ces reportages sur l’épidémie de l’infection au VIH en Afrique subsaharienne m’ont rappelée que j’avais ce lien important avec mes consœurs et confrères africains. Le lien du VIH m’a permis de m’engager de manière positive auprès des communautés africaines : j’ai commencé à m’informer et à sensibiliser les autres à la question de l’accroissement de la pandémie en Afrique. J’ai également fait pression sur les fonctionnaires canadiens pour garantir l’accès universel aux médicaments anti-VIH en Afrique.

J’ai redoublé d’efforts et en 2006, en collaboration avec des amis et un nouveau partenaire dynamique, nous avons fondé un organisme non gouvernemental appelé positively AFRICA. Notre objectif a toujours été d’établir un lien entre les Canadiens et les groupes communautaires d’Afrique œuvrant à faire avancer la cause. Nous nous concentrons sur les groupes n’ayant aucune autre source de soutien et nous nous efforçons de leur venir en aide jusqu’à ce qu’ils trouvent un soutien stable et durable.

Le financement apporté par la fondation positively AFRICA aide à fournir de la nourriture, des soins médicaux et d’autres nécessités aux personnes atteintes du VIH, tout en promouvant la restauration de leur dignité. Le soutien offert par cette fondation donne de l’espoir aux organismes de base des communautés affectées. La dignité et l’espoir sont essentiels pour faire briller la flamme de la vie.

Au fil des ans, je suis retournée en Afrique plusieurs fois : j’ai pu visiter le Rwanda, le Kenya, l’Afrique du Sud, le Lesotho et à nouveau, le Zimbabwe. Ces voyages m’ont permis de découvrir que j’ai beaucoup en commun avec mes pairs africains. L’abus, la lutte contre la dépression et le pessimisme des médecins sont des expériences communes à tous. En Afrique, j’ai rencontré des gens incroyablement courageux qui ont un espoir indéniable. Malgré la carence énorme des ressources en eau, nourriture et logement, les chefs locaux sont des héros de la coopération durable. Le fait que j’admette mon statut séropositif depuis 20 ans déjà leur envoie un message inspirant contre la stigmatisation et la mort normalement associées au sida.

EN TANT QUE Canadienne atteinte du VIH, j’ai la chance de pouvoir être ouverte par rapport à mon statut VIH : je me sens autonomisée dans mes relations et je reçois une prestation d’invalidité pour subvenir à mes dépenses de première nécessité. Les réalités en Afrique m’obligent à rester humble. J’essaie d’imaginer ma vie si j’étais une jeune fille massaï, circoncise dès mes premières règles, mariée à un homme âgé (choisi pour moi lorsque j’étais encore dans le ventre de ma mère) et envoyée dans un village lointain pour devenir sa troisième femme : serais-je capable de labourer la terre et de transporter l’eau essentielle à la survie de ma famille? Est-ce que je serais capable de faire tout ça en luttant contre le VIH?

Au Canada et en Afrique, j’offre mes services de praticienne en toucher thérapeutique avec respect, et je continue à sensibiliser les gens au VIH. Les femmes, elles, me font part de leurs expériences : au Rwanda, le viol et la torture; les violences et la peur, au Lesotho et au Kenya, la négligence en Afrique du Sud, et la destruction systématique des réseaux de soutien au Zimbabwe. Selon moi, toutes ces expériences sont reliées à l’oppression patriarcale et coloniale qui est à la base de la pandémie du VIH.

Nous apprenons les uns des autres et nous nous développons à partir de la force de tout un chacun. C’est par le partage de nos histoires que l’espoir se transmet entre nous. Chaque fois que je conclus un atelier, un sourire illumine mon visage, sachant que les gens se sentent éclairés et outillés pour vivre mieux et plus longtemps.

Photographie : Sharon Channer