Vision positive

été 2012 

Profil : Sauf votre respect

S’étant donné pour mission de veiller à ce que les gens soient traités avec le respect auquel ils ont droit, l’avocat et militant anti-sida Jeff Keller s’attaque à la stigmatisation et à la discrimination.

par Astrid Van Den Broek

 

Jeffrey T. Keller ne se considère pas comme un militant. « Je ne pense pas en être un parce que j’ai également un emploi à temps plein », explique cet ­avocat en droit familial établi à Edmonton. Quoi qu’il en soit, il est difficile de ne pas voir en cet homme — qui a rédigé un essai intitulé « On Becoming a Fag » (Comment je suis devenu tapette) et s’est fait tatouer le mot « HIV+ » — le désir d’un militant qui veut déranger le statu quo.

Il décrit plutôt son activité en ces termes : « Je ne fais qu’agir dans les coulisses ». À vrai dire, ce travail « dans les coulisses » est considérable : il écrit, il enseigne et a il fait d’importantes contributions à la lutte contre le sida. Les présentations éloquentes et passionnées qu’il a livrées dans des tribunes publiques, des conférences et des veilles liées au sida portaient sur une vaste gamme de sujets : éducation sexuelle, prévention du VIH, santé mentale, VIH et droit criminel, pour n’en citer que quelques-uns. Jusqu’à tout récemment, il était vice-président de la Société canadienne du sida (SCS) et, avant cela, président de HIV Edmonton.

Keller est le genre d’avocat — et d’homme — qui s’élève contre l’injustice chaque fois qu’il en a l’occasion. Il défend les droits et les intérêts des ­personnes maltraitées et vulnérables. Si son travail ne vous en convainc pas, l’inscription « Respect everyone » (Respectez tout le monde) tatouée sur l'intérieur de son avant-bras droit le fera.

On peut dire que le respect est le fil conducteur qui sous-tend toutes ses activités — ses études, son travail d’intervention et sa carrière d’avocat spécialisé en divorce. Ayant grandi dans un village de la Saskatchewan, Keller sait par ­expérience ce que c’est que de se faire bafouer et intimider. Maintenant, il défend les droits et la dignité de ses clients et de toutes les personnes séropositives. Dans ses interactions personnelles, il prend le temps d’écouter attentivement et de faire en sorte que son interlocuteur se sente « respecté et non comme une personne sans nom. »

En 1994, Keller a publié un essai « On Becoming a Fag » dans le Saskatchewan Law Review. Il s’agissait d’un témoignage émouvant de son cheminement personnel en tant que gai et de sa relation avec l’étiquette de « tapette » (fag). Keller y décrivait aussi comment la ­religion, la médecine et le droit ont persécuté les gais et les lesbiennes au fil des siècles. L’article a soulevé tout un tollé dans la communauté juridique de la province. La rédaction du Saskatchewan Law Review a été inondée de lettres, plusieurs provenant d’avocats qui menaçaient d’annuler leur abonnement.

Plus tard cette année-là, alors qu’il se préparait aux examens de Noël, Keller a appris qu’il était séropositif. Le médecin de la clinique médicale de l’Université de la Saskatchewan qui lui a annoncé la nouvelle l’a aussi informé que l’infection évoluerait probablement vers le sida dans les cinq années suivantes et qu’il mourrait moins de deux ans plus tard. Plongé dans une profonde dépression, Keller arrivait péniblement à suivre ses cours le jour et s’affalait devant la télévision le soir. Refusant malgré tout de baisser les bras, il s’est forcé à aller à ses cours chaque jour, déterminé à finir ses études de droit en même temps que le reste de sa promotion. « J’ai décidé que je n’allais pas laisser ce petit virus stupide contrôler ma vie. »

On lui a tout de suite prescrit l’AZT, le seul médicament disponible à l’époque. Quelques années plus tard, lorsqu’une thérapie antirétrovirale (TAR) efficace est devenue disponible, il a commencé à prendre ces nouveaux médicaments. Ces derniers lui ont toutefois causé de graves effets secondaires — surtout dans son système gastrointestinal — qui l’empêchaient d’exécuter convenablement son travail exigeant au bureau du Procureur en chef de l’Alberta (où il a été embauché après ses études supérieures); il a donc cessé de les prendre. Étant donné que son médecin suivait son compte de CD4 tous les quatre mois, il a pu se passer d’un traitement antirétroviral et ne l’a repris que huit ans plus tard lorsque son compte de CD4 a commencé à chuter.

Malgré les effets secondaires de cette thérapie initiale, le traitement antirétroviral a redonné de l’espoir à Keller : « J’ai vu une lumière au bout du tunnel; je savais que les choses allaient s’améliorer et que je n’allais pas mourir. »

Keller — alors âgé de 26 ans — n’a pas hésité à dévoiler sa séropositivité, et ce, dès le début. « Ce n’était pas un secret. J’avais déjà la réputation d’être le gai à la grande gueule de la faculté de droit (je m’exprimais déjà sur l’homosexualité et les droits des homosexuels) et selon moi le sida n’était qu’un sujet de plus à aborder », dit-il. Keller était le tout premier étudiant ouvertement gai de la faculté de droit de l’Université de la Saskatchewan. (« Heureusement pour moi, il y avait eu une lesbienne l’année précédente! », nous apprend-il.)

À l’époque, la crainte et l’ignorance au sujet du VIH et du sida étaient plus répandues, mais, la ­plupart du temps, ceux qui le côtoyaient faisaient preuve de sollicitude. Un des professeurs donnait un cours de droit constitutionnel et préconisait la mise en quarantaine des hommes gais alors, Keller a simplement évité de se retrouver sur son chemin. Il y avait aussi différentes cliques d’étudiants et il pouvait donc en délaisser une et en choisir une autre.

Son travail de sensibilisation prend plusieurs formes. Parfois, il parle directement à des gens comme, par exemple, quand un camarade inquiet l’a pris à part parce qu’il venait tout juste de serrer sa main humide; ­Keller a dû le rassurer en lui expliquant qu’il avait ­simplement renversé un peu d’eau, qu’on ne pouvait pas être infecté de cette façon et qu’il n’y avait pas de quoi ­s’inquiéter! Souvent aussi, il s’exprime en public. D’autres fois, il laisse parler ses tatouages, comme le mot « HIV+ » qu’il a fait inscrire sur l’intérieur de son avant-bras gauche.

S’inspirant d’un article publié dans la revue américaine POZ à propos d’un homme qui avait fait tatouer le mot « HIV+ » sur son bras, Keller a décidé d’en faire de même. Le tatouage était, en partie, une déclaration politique : une réaction au fameux article éditorial publié par l’écrivain conservateur et commentateur politique William F. Buckley Jr dans The New York Times en 1986 et dans lequel il suggérait de faire tatouer les personnes séropositives afin de les identifier. C’était également une déclaration personnelle indiquant qu’il avait le contrôle de son propre corps. « Je ­voulais reprendre mes droits sur mon corps parce que j’avais parfois l’impression que ce virus et toutes les directives auxquelles je devais me plier (prendre tel médicament à telle heure, ne pas ­partager mes rasoirs, etc.) contrôlaient ma vie. »

Ses autres tatouages (p. ex., la date de son diagnostic et un ruban rouge sur son épaule droite, et les mots Love is patient [L’amour est patient] à la hauteur de son cœur) lui servent de points d’ancrage. « J’ai lu un roman où le personnage principal a dit que les blessures et les cicatrices devraient être considérées comme belles puisque chacune rappelle une bataille à laquelle on a survécu », dit Keller. « Ces tatouages représentent en quelque sorte les cicatrices des batailles émotionnelles auxquelles j’ai survécu et des leçons que j’ai apprises, puisque ces luttes ne laissent pas de cicatrices visibles. »

Ce qui a toujours motivé Keller et qui continue de le faire est son désir d’éviter que d’autres ne traversent les mêmes épreuves que lui et sa détermination à veiller à ce que chaque personne soit traitée avec la dignité et le respect qu’elle mérite. Il croit que si nous étions tous traités avec considération, cela éliminerait la stigmatisation et la discrimination. Par conséquent, nous commencerions à traiter notre corps et nous-mêmes avec plus de respect et à prendre des mesures pour prévenir l’infection. Selon Keller, c’est là la clé pour prévenir le VIH et le sida.

Dans son cabinet de droit, il défend la cause des personnes maltraitées. Il aime particulièrement représenter des enfants dont les parents se disputent la garde. Il considère qu’il a un rôle à jouer dans leur vie en les aidant à développer leur estime de soi et en les traitant avec dignité.

Depuis qu’il a quitté son poste au conseil d’administration de la SCS après quatre ans (il sentait qu’il avait besoin de ralentir), Keller continue de travailler comme avocat salarié pour Aide juridique Alberta, mais il voit cela comme une occasion de réévaluer sa vie. L’an ­dernier, il a aussi mis fin à une douloureuse relation qui durait depuis un an, et à une autre relation de neuf ans l’année précédente. Comme il le dit lui-même, le temps est venu de se ranger sur le côté de la route pour examiner la carte et déterminer où on se dirige. Et s’il faut en croire son état de santé — sa charge virale est indétectable depuis plus de deux ans maintenant — l’avenir semble prometteur.

Si les tatouages de Keller sont une carte de son cheminement avec le VIH, que dit la prochaine étape? « C’est tellement peu original, dit-il en riant, mais cette expression a une signification particulière pour moi : Carpe diem, sur mon biceps gauche. C’est pour me rappeler ce que j’ai à faire : profiter de chaque ­instant et continuer mon chemin. »

Photographie par Curtis Trent